VISITE DE LA ST. JOHNS STONE CHINAWARE CO. EN 1876


Commentaires : Jean-Pierre Dion              Photos : Jacqueline Beaudry Dion                                           

                                                                                                            26 janvier 2025


 Voici la traduction d’un article méconnu, paru dans The Gazette du 22 février 1876, p.2. On relate une visite à la manufacture de faïence de Saint-Jean; il s’agit sans doute de la première description détaillée de la production de cette usine dans les journaux d’époque. Les nombreuses illustrations, incluant de nouvelles marques de cette manufacture, et les commentaires en blanc, insérés pour agrémenter la lecture, ne font pas partie de l’article original anglais reproduit dans l'annexe I.  


  1. Grand plateau ovale de notre collection, décoré de bandes dorées et de fleurs peintes à la main. Marqué IRONSTONE CHINA / St. JOHNS P.Q., sous les armoiries du lion et de la licorne. Période 1874-1877. Dimension : 49 x 38 cm.



En ce samedi 19 février 1876, le journaliste arrive à Saint-Jean, pour visiter la manufacture de la Stone Chinaware Co. En l’absence de M. Macdonald, c’est M. McPherson, le vice-président, qui le reçoit. M. McPherson, un des fondateurs de la compagnie, était également le président de la St. Johns Glass Company.




C’est M. McPherson, le vice-président de la Stone Chinaware Co., qui accueille le journaliste.  Il ne tarde pas à le présenter à M. William Livesley, le gérant de l’usine. La Stone Chinaware Co. existe depuis environ trois ans. Sans tambour ni trompette, cette compagnie a progressé étape par étape, affrontant les retards et difficultés avec succès. La compagnie dessert maintenant toutes les régions du Dominion.


La compagnie, mise sur pied au printemps 1873, a été incorporée en août 1873. Mais ce n’est qu’au soir du 1er juin 1874 que l’on a allumé le feu pour la toute première fournée de faïence, de type Ironstone (The Montreal Star, 5 juin, 1874).  À la suite de difficultés imprévues, les pièces de la production ne se retrouvent sur le marché que le 28 août 1874.


 

[MATIÈRES PREMIÈRES]


L’usine utilise principalement comme matière première du silex et de la pierre de Cornouailles.  Le Canada pourrait fournir du quartz et du feldspath de bonne qualité mais récemment le prix trop élevé du quartz local oblige à importer ce dernier d’Angleterre, qui est à coût avantageux même en tenant compte du transport (le quartz arrive ici comme ballast du navire).



2. Source: Maddock, Pottery / History of the Pottery Industry, 1910, p. 35.



[PRÉPARATION DE LA PÂTE]

Comme chacun sait, le silex utilisé est extrêmement dur pour les roues des moulins les plus puissants ; il est donc placé dans un grand four au rez-de-chaussée et, après cuisson, est considérablement ramolli. On y mélange de la pierre de Cornouailles dans le puissant moulin, et le broyage commence.

3. Source: Maddock, Pottery / History of the Pottery Industry, 1910, p.64.

 La masse pulvérisée est ensuite placée dans une grande cuve d'eau, où un ensemble de meules puissantes fait office de moulin. Le broyage et le mélange se poursuivent, les éléments de silex et de pierre acquérant une consistance argileuse sous l'action combinée de l'eau et des roues du moulin. De cette cuve, où le liquide est soigneusement tamisé, il est transféré dans une autre, où le mélange, le tamisage et le broyage se poursuivent. De là, la pâte ou l'argile liquide est forcée par des tuyaux dans un dispositif qui permet à l'eau de s'évaporer et retient l'argile composée de ce qui, peu de temps auparavant, était du silex et de la pierre de Cournouilles.


Cette argile est ensuite placée dans un tamis rotatif, semblable à une essoreuse à vapeur, qui élimine une grande partie de l'eau. La masse solide est alors placée dans un filtre-presse breveté de Needham & Kyte où, sous une pression de 100 livres par pouce carré, toute l'eau possible est extraite, et l'argile pure, prête pour le potier, est ainsi obtenue.

Needham et Kyte étaient des ingénieurs chez Phoenix Iron Works, Vauxhall et Hanley, Staffordshire; Livesley avait déjà fait usage de ces presses pendant une dizaine d’années à ses manufactures de Hanley, Staffordshire.



[FABRICATION DE VAISSELLE]

C’est alors que le potier va procéder à la fabrication d’une tasse, d’une soucoupe ou d’une assiette. Il dépose dans un moule une motte de cette argile, préalablement aplatie à l’épaisseur requise par des coups de maillet. Ses doigts habiles manipulent les outils et rapidement une assiette prend forme. Un garçon qui l’assiste retire l’assiette et son moule. Il place le tout sur une étagère d’un séchoir. Quand l’assiette est parfaitement sèche, elle va rejoindre au four des centaines d’autres assiettes, tasses et pichets pour y cuire pendant 55 heures.


À sa sortie du four, l’assiette est extrêmement dure et a l’apparence et la résistance à la friction du marbre de Paros. On la plonge alors dans une solution de glaçure avant de la recuire au four une seconde fois. L’assiette est enfin prête pour la vente ou pour une décoration supplémentaire.

[Les photos qui suivent illustrent des pièces de notre collection, fabriquées par la Stone Chinaware Co. de Saint-Jean dans la période 1874-1877. Certaines auraient pu être observées à la manufacture par le visiteur du moment. On y associe les marques correspondantes, certaines discutées par Réal Fortin (1982), d’autres non répertoriées.


La séquence des marques, dans la période 1874-1877, a probablement été la suivante : IRONSTONE CHINA ainsi que V R / IRONSTONE CHINA, puis IRONSTONE CHINA / St. JOHN'S (avec l’apostrophe fautive) ainsi que ROYAL / IRONSTONE CHINA / St. JOHN'S et finalement, IRONSTONE CHINA / St. JOHNS P. Q.

4. Assiette moulée, au motif de blé. Marque IRONSTONE CHINA / St. JOHNS P.Q.




[PRODUITS CREAM COLOURED (C. C.) OU WHITE GRANITE (W. G.)]

On fabrique ici deux sortes de produits, connues dans le commerce sous les noms de C. C. (Cream colored ou Queen’s ware) et une de meilleure qualité dite Granite Ware. Cette dernière est souvent décorée de couleur dorée, pourpre, bleu, etc., le genre que l’on retrouve sur des pièces de choix d’ensembles à déjeuner, ou d’ensembles pour le thé ou pour la toilette.


Ces décorations sont faites à la main et relèvent d’un art qui exige beaucoup de patience et d’habileté. On utilise des moules avec différents motifs pour ces tasses, soucoupes et autres articles; les poignées, faites séparément, sont appliquées sur la pièce quand celle- ci n’est pas complètement séchée.

5. Petite soupière à sauce au motif de blé et houblon, marque IRONSTONE CHINA. Il s'agit d'une   des deux seules soupières à sauce connues de cette marque.

6. Saucier et sous-plat au motif de câble avec anneau, bandes rouges et lignes dorées. Marque IRONSTONE CHINA sur chacun.

7. Légumier et sous-plat au motif de câble avec anneau, décorés de bandes rouges et lignes dorées. Chacun est estampillé IRONSTONE CHINA.

8. Sucrier au motif familier de blé, marque V R (Victoria Regina) / IRONSTONE CHINA non répertoriée dans la littérature mais que nous attribuons à la St. Johns Stone Chinaware Co.  Dans les armoiries, ces positionnements du lion et de la licorne, bien qu’inhabituels, se répètent aussi sur la marque ultérieure no 10 de Fortin, p.79.  


 Les initiales V R se retrouvent régulièrement sur des objets en métal, en bois, en verre ou en céramique durant le règne de la Reine Victoria. La firme britannique J. & G. Meakin, notamment, en fait usage dans une marque bien estampillée à son nom (IRONSTONE CHINA / V R / J. & G. MEAKIN / ENGLAND).


Dorothy Riley nous avait signalé, en 2021, l’existence de cette marque sur un pichet de sa collection, (communication privée, 2021).

9.  Pichet de la collection de Dorothy Riley, avec sa marque V R / IRONSTONE CHINA non répertoriée auparavant.  En effet, les recherches de Mme Riley, dans les livres de marques et auprès d'autres spécialistes de la White Ironstone China Association, n'ont revélé aucune trace de cette marque.  Quelques manufacturiers de Saint-Jean ont utilsé sur leurs pichets cette poignée bien particulière. Photo: Dorothy Riley. 

Le lecteur se souvient peut-être de son étonnement quand il a appris que dix personnes sont requises pour la fabrication d’une simple aiguille. Mais ce sont des dizaines de personnes, hommes, garçons et filles, assistés par un moteur de 45 chevaux-vapeurs, qui participent à la fabrication d’une humble tasse à thé.  Il y a de quoi provoquer une admiration sans borne et faire lever les yeux au-dessus du journal du matin pour regarder avec curiosité son ensemble à déjeuner!

10. Tasse et soucoupe IRONSTONE CHINA / St. JOHN'S, une commande de la Methodist Church de Granby, dont elles en portent l'inscription en orange. On remarque l’écriture fautive St. John’s (avec apostrophe entre le n et le s du nom de la ville). Cette faute ne sera corrigée, à notre connaissance, que lors de l’adoption de la marque subséquente IRONSTONE CHINA / St. JOHNS P.Q. Les illustrations des marques 1 et 2 de Fortin, p. 78,  sans apostrophe, prêtent à confusion sur ce point.

11. Pot de chambre au motif de blé et houblon, portant la marque ROYAL / IRONSTONE CHINA / St. JOHN'S (avec l'apostrophe caractéristique). Une NOUVELLE MARQUE de la fabrique de la Stone Chinaware Co., non répertoriée auparavant

Les pièces de faïence blanche vitrifiée dite White Granite sont de qualité totalement comparable à la production anglaise.

12. Broc ou pot à eau pour la chambre, décor de bandes roses et de lignes noires. Motif de câble avec anneau. Marque IRONSTONE CHINA / St. JOHN'S.  

13. Théière au motif de câble avec anneau, marque IRONSTONE CHINA / St. JOHN'S.

14. Pot de chambre au décor de bande bleu et lignes noires. Marque IRONSTONE CHINA / St. JOHNS P.Q. Une marque probablement utilisée tardivement dans la période 1874-1877.

15. Légumier avec couvercle, richement décoré de bandes bleu et d’or. Marque IRONSTONE CHINA / St. JOHNS P.Q.

16. Broc ou pot à eau pour la chambre, marqué IRONSTONE CHINA / St. JOHNS P.Q.

Les pièces de faïence plus commune de la variété C. C. ou Queen’s Ware représentent une nouveauté sur le marché; elles sont appréciées et valent plus cher que celles produites en Angleterre ou en Écosse. On prévoit envoyer des variantes de ce type à l’exposition internationale de Philadelphie, ainsi que d’autres pièces produites avec le quartz et le feldspath entièrement canadiens.


Le journaliste a pu examiner une telle pièce. Elle n’est pas d’un blanc aussi pur que les produits anglais ou américains --ces derniers produits étant encore plus blanc que les produits anglais et de qualité plus soignée--mais elle est très solide et devrait durer très longtemps.

 La Stone Chinaware Co de Saint-Jean obtient un prix pour ses faïences blanches de type White Granite, lors de l’exposition internationale de Philadelphie en 1876. La proportion de White Granite dans la production totale sera des deux tiers, dira plus tard le président Macdonald.





[LE LION ET LA LICORNE COMME MARQUE]

Il convient de souligner ici un incident singulier. Pour le marché américain [American trade, dit le texte anglais], les manufacturiers réalisant que leur faïence blanche – bien que superbement finie et d'une apparence bien plus raffinée que la faïence anglaise – était dépourvue des qualités intrinsèques de cette dernière, furent contraints d'apposer le lion et la licorne sur leurs propres produits afin de concurrencer John Bull.

 À l’instar du Canada, plusieurs poteries des États-Unis adopteront aussi cette pratique. Une autre firme de Saint-Jean prendra même le nom de British Porcelain Manufacturing Co.




[TROIS EMBÛCHES POUR LA STONE CHINAWARE CO.]

La compagnie a dû et doit affronter trois problèmes majeurs : la difficulté d’approvisionnement des matières premières au Canada, le tarif sur les produits canadiens dans le marché américain et le haut taux de fret chargé au Canada.


On a résolu en partie la question de l’approvisionnement local et quand les marchands canadiens de quartz vont accepter de baisser leurs prix, le problème sera réglé.


Quant à la question du tarif, les pressions du Canada pour adoucir le fardeau de ce type de produits donnent bon espoir d’un réajustement de notre propre tarif qui protégerait notre industrie. À ce sujet on note qu’il y a à peine 20 ans, il n’y avait qu’une seule Poterie dans l’État de New York, aujourd’hui il n’y en a pas moins de 200…Ceci illustre bien ce que la protection tarifaire à fait pour les États-Unis durant cette période, diminuant effectivement d’environ un tiers les importations étrangères.


Le troisième élément, les taux de fret élevés, constitue un aspect plus complexe. Pendant un certain temps, le fret sur les produits américains, passant à travers le Canada pour aller de Boston et Portland vers Chicago et Saint-Louis à l’ouest et vers Richmond, Ind. au sud, est de 15 cents par 100 livres. La St. Johns Company est forcée de payer 9 cents pour Montréal, 25 cents pour Kingston, 30 cents pour Toronto et 35 cents pour London – ce qui représente une dépense additionnelle sérieuse pour les produits importés pour la Compagnie.

[APPORT DE LIVESLEY À UNE CONSTRUCTION OPTIMALE DE LA MANUFACTURE.]

On avait craint aussi que la rigueur des hivers canadiens soit un obstacle à la production hivernale à la manufacture. Mais il n’en fut rien, on a pu continuer sans interruption, même durant cet hiver qui fut particulièrement froid. Ceci est surprenant car plusieurs usines de New York ont fermé leurs portes durant leur hiver pourtant plutôt doux.


On doit la continuité du fonctionnement de nos moulins en toute saison à la gérance de M. Livesley, un homme de grande expérience qui avait été propriétaire d’une grande manufacture dans le Staffordshire et qui avait même obtenu la seule médaille d’or de la catégorie faïence lors de l’exposition internationale de 1862! Les employés lui doivent beaucoup pour son soin dans la construction de la manufacture de Saint-Jean assurant une ventilation optimale et amenant un air pur parfait pour l’environnement du travail.

 

La Stone Chinaware Company emploie plus de 120 travailleurs et utilise les outils les plus performants, les salaires atteignent plus de 2000 $ chaque 15 jours, sans compter les dépenses pour le matériel, le fret, etc. Les bâtiments qui occupent un bloc entier le long du chemin de fer sont en brique.

REMERCIEMENTS


Merci à Dorothy Riley pour la permission d'utiliser ici la photo de son pichet avec la marque V R / Ironstone China. 



RÉFÉRENCES


Beaudry Dion, J. et J.-P. Dion, Those Skilled Workers making Ironstone, Ed. White Ironstone China Association, Charlotte, NC, 2025.


Beaudry Dion, J. et J.-P. Dion. « William Livesley’s Legacy to Whiteware in Canada and the United States »,White Ironstone Notes, (Ed. White Ironstone China Association), vol 27, no 2, October 2020, p. 4-10.


Collard, Elizabeth, Nineteenth-Century Pottery and Porcelain in Canada, McGill-Queen’s University Press, Second Edition, 1984.


Dieringer, Ernie & Bev. The Illustrated Guide to White Ironstone China from A to Z, White Ironstone China Associaiton. 


Fortin, Réal, Poterie et Vaisselle de St-Jean et Iberville, Ed. Milles Roches, St-Jean, 1982.


Godden,  Geoffrey A. Encyclopedia of British Pottery and Porcelain Marks, Barry and Jenkins, London, Revised Edition, 1991.


Kowalsky, Arnold A, & Dorothy E. , Encyclopedia of Marks on American, English, and European Earthenware, Ironstone, and Stoneware, 1780-1980, Schiffer Publishing , Ltd, Atglen, PA, 1999.


Lambart, Helen H., Deux siècles de céramique dans la vallée du Richelieu, Musée national de l’Homme, Ottawa, 1975.


(Maddock’s Sons Co.),  Pottery,  A History of the Pottery Industry and its Evolution as applied to Sanitation, Trenton, New Jersey, 1910.


Sussman, Lynne, The Wheat Pattern, An illustrated Survey, Parks Canada, Ottawa, 1985.



ANNEXE I / ANNEX I

Visit to St. Johns Factory

The Gazette, Feb 22, 1896, p. 2

ANNEXE II / ANNEX  II

Providential Escape

The Montreal Star, July 19, 1873, p. 1